Madeleine marchait le long du chemin. Bordé par de hauts plants de maïs, il était taché de nuances de noir jurant avec la simple pâleur d’un ciel sans nuage de cette soirée d’automne. À l’horizon, les pastelles annonçaient l’imminente fin du jour.
Madeleine était mélancolique. Elle soupira et son souffle se joint à celui du zéphire exténué. Bientôt, elle se retrouva à une intersection. Devant elle, le chemin enserré de plants jaunes et secs continuait. À sa gauche, le pont. Elle s’y engagea.
Sous elle passait l’eau dans un clapotis joyeux. Un paisible serrement toucha au cœur Madeleine. À la vue de l’onde, elle ressentit de la nostalgie. Elle demeura quelque temps appuyé sur le garde-fou alors qu’elle se souvint de sa cachette d’enfance : sous le pont. Finissant sa traversée, elle enjamba la barrière et se retrouva parmi les chardons et les ronces, poussant parmi les pierres jetées là par les cultivateurs. Elle descendit doucement cette butte latérale au pont et se glissa sous le tablier. Là, elle retrouva son vieux plateau poussiéreux dominé par trois massifs. Au-dessus roucoulaient un couple de pigeon. Un voiture passa, faisait vibrer l’ensemble. Madeleine ramena sa jupe et s’assit sur l’une des pierres et regarda passer l’eau tout en sombrant dans ses pensées.
Des images et des voix de son passé lui revinrent. Commençant par son enfant, Madeleine entendit sa mère. L’amour filial l’enveloppa tel un châle. Puis elle la vit sur son lit de mort. Elle entendit à nouveau ses dernières recommandations et revécue les mêmes émotions, l’espace d’un instant. Une seconde et elle revoyait son père au violon.
La pensée étant si fragile et les synapses si agiles qu’elle se retrouva en classe, à son pupitre, devant la religieuse sévère. Saint Marie-Marthe, la sœur parfaite! Encore une fois, elle la détesta. Elle la détesta pour les cours de verges sur les mains, pour le temps passé au coin et pour les humiliations accumulées au cours de cette année où devait veiller sur eux l’aspirante sainte frustrée. Elle la détesta pour le peu d’ardeur qu’elle mit à montrer aux enfants le visage amoureux de celui qu’elle osait faire son Dieu. Le dieu se sœur Marie-Marthe ne pouvait être le même que le sien, qui était celui de son père. Le dieu de Madeleine ne condamnait pas et n’était pas, comme celui de la religieuse, penché au-dessus des nuages, prêt à écraser l’homme de sa main autoritaire, toute-puissante et dure. Après tant d’années passées, Madeleine se surprit d’avoir gardée en elle ces ressentiments. Cette vieille sœur n’était probablement qu’une vieille fille frustrée de sa condition. Probablement qu’elle les châtiait de la sorte en vue d’en faire des saints, justifiant ainsi sa vocation d’ascèse. Au fil de ses pensées, Madeleine en vint à lui pardonner. Elle la prit en pitié. Forcée à adopter une vocation qu’elle n’avait fort probablement pas choisie. À cause d’elle, en partie, Madeleine avait quitté les sacrements. Se réconciliant avec Marie-Marthe, elle se réconcilia avec Dieu, et se consola de son peu de pratique, se disant, comme l’eut dit son père, que ses nombreux enfants couvriraient sa faute. «La Charité couvre une multitude de péchés». Si seulement la vie eut pu être aussi simple que ce qu’en dit la religion! Elle se remémora son divorce, qui avait fait grand remouds. En ce temps-là, les femmes divorcées étaient considérées comme des parias. Pourtant, elle avait dû le faire afin de sauver sa vie. Son mari l’aurait fort probablement tué à la longue. Il l’avait presque fait et pourtant, les docteurs n’avait réagit d’aucune façon à son arrivée à l’hôpital. « Oui, se dit Madeleine, j’ai bien fait».
Un mouvement au raz du sol attira son attention. Un des oiseaux s’était posé et cherchait, absorbé dans sa quête de nourriture. Elle sourit à la créature. Encore une fois, son regard fut porté ailleurs. Serais-ce possible que parmi cette terre impropre à toute croissance végétale ait pût naître quoi que ce soit? Madeleine se pencha et souffla sur la plantule. Se découvrit à elle un véritable chef-d’œuvre. La fleur reprit ses couleurs : un vert tendre semblable aux épinettes, des pétales d’un rouge incomparable et un pistil tout plein de soleil. La vue de cette petite chose si fragile la consola et apaisa sa mélancolie. Madeleine sourit. Elle avait trouvé ce qu’elle était venu chercher ici.
Réconfortée, elle remonta de dessous le tablier jusqu’à la route. De retour à l’intersection, Madeleine hésita. À droite, elle retournait d’où elle venait. À gauche, s’étendait encore le chemin. Fortifiée, elle prit la gauche alors que s’éteignait la lumière du jour, laissant place à la lanterne de la nuit, traçant sur le chemin les silhouettes des plants de maïs.
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